Migrations des arabes chrétiens et musulmans en Amérique Latine

Migrations des arabes chrétiens et musulmans en Amérique Latine

Migrations arabes chrétiens et musulmans en Amérique Latine

Les premiers migrants d’origine arabe – majoritairement de confession chrétienne – gagnèrent l’Amérique du Sud vers la fin du XIXe siècle. Embarqués à Haiffa, Tripoli ou Beyrouth, la plupart ignoraient que leur navire les conduiraient vers le sud du continent américain ; le savaient-ils, ils n’avaient à peu près aucune idée du pays dans lequel ils allaient trouver asile. Pour ces migrants de la première heure, peu importait le point de chute final : ils partaient avec en tête l’idée de trouver l’ « Amrik ».

D’après Oswaldo Truzzi, professeur en sciences sociales à l’Université de Sao Paulo et spécialiste de l’immigration arabe, à cette époque, ce sont surtout des hommes jeunes en quête d’une vie meilleure qui choisissent de traverser l’océan. Pour beaucoup, l’Amérique dont ils rêvent et qu’ils se représentent confusément correspond à la partie nord du Nouveau Monde. Mal informés, certains se retrouvent au Brésil comme d’autres échouent en Argentine ou au Venezuela : « notre Amérique, celle du Sud », commente Truzzi, « est connue dans tout le monde arabe comme l’« autre » Amérique. » – celle à laquelle on ne s’attendait pas…
La plupart des arrivants sont issus de familles d’agriculteurs ;  mais sous le soleil des tropiques, ils tiennent à « prendre leur vie en main », à fonder leur propre « business » pour ne pas travailler chez les autres. Dans un premier temps, les hommes viennent seuls, parfois en compagnie d’un frère, d’un père ou de voisins. Très vite, poussés par la nécessité, ils s’organisent autour de leur domaine d’activité favori : le commerce. Ils deviennent colporteurs, passant de village en village pour proposer tissus et colifichets, ou bien tiennent des échoppes au cœur des grandes villes.

Au gré des départs, au fil des réussites outre-Atlantique dont on a l’écho au Proche-Orient, se développe peu à peu une habitude de l’émigration, générant un espoir et une attente en relation avec l’« Amérique ». Mais des décennies passeront avant que les candidats au départ choisissent eux-mêmes et par avance le pays vers lequel ils désireront aller.

« L’Amérique, terre de liberté, a accueilli les peuples arabes dans tout les coins de son territoire dilaté », écrit Benedicto Chuaqui. Avant d’examiner, de la Colombie au Brésil, les conditions et spécificités qui présidèrent à l’implantation de ces fils du Levant dans des parages à première vue et en toutes choses fort éloignés des leurs, il convient de passer au crible les raisons qui ont poussé, des décennies durant, des milliers d’individus à se déraciner, laissant derrière eux à peu près tout, patrie et famille en tête.

De façon générale, l’on peut dire que ce furent les facteurs suivant qui encouragèrent les départs successifs – et d’abord celui des Syriens, des Libanais et des Palestiniens :

1) la crise économique qui touchait l’ensemble de l’empire ottoman depuis le début du XIXe siècle ;
2) le refus des populations arabes de confession chrétienne d’intégrer les armées impériales – et, partant, la désertion de jeunes recrues arabes (ce qui était perçu comme un acte entaché d’indignité) ;
3) les persécutions politiques et religieuses ;

4) le déclenchement de la Première Guerre mondiale ;
5) la dégradation des conditions de vie des populations palestiniennes d’origine arabe, maintenues sous la domination occidentale incarnée par le mandat britannique sur la Palestine (1922-1947) ;
6) après la Seconde Guerre mondiale, avec la désagrégation de l’empire britannique et la modification de la carte géopolitique de la région : la création de l’Etat d’Israël (1948) ;
7) le conflit qui éclata à partir de la fondation de l’Etat hébreu. Un mouvement de libération assez puissant commença alors de s’opérer, en même temps qu’apparurent des pressions internes visant à « expulser » les jeunes, et des encouragements émis de l’extérieur invitant les travailleurs qualifiés et les cerveaux à quitter la Palestine ;  plus tard, la guerre civile au Liban (1970-1990).

Ces conjonctures ont conduit à la paupérisation des populations arabes du Proche-Orient jusqu’à nos jours. Le commerce, activité traditionnellement importante dans la région, souffrit énormément de ces déstabilisations en cascade, entraînant un chômage endémique et une détérioration graduelle de la situation économique. Toutes les populations du Proche-Orient furent touchées plus ou moins en même temps, les événements affectant au premier chef le Liban, la Syrie et la Palestine, mais également les autres contrées peuplées d’Arabes.

Pour les migrants, les conditions de sortie de leur pays et d’entrée sur le sol américain furent, à peu de choses près, identiques. Sans doute trouvera-t-on un certain nombre de variantes dans les scénarios d’arrivée selon les lieux, mais dans l’ensemble, les Arabes reçurent partout bon accueil.

Au passage, il faut noter qu’à défaut de statistiques véritablement fiables, la quantification de la présence arabe dans les divers États d’Amérique du Sud aujourd’hui fait l’objet de controverses. Dans la pléthore des estimations, les chiffres que nous donnons ici sont ceux qui nous ont paru les moins fantaisistes ; ils n’ont toutefois qu’une valeur purement illustrative.

Côte caraïbe – Colombie et Venezuela

La Colombie et le Venezuela alignent une population immigrée relativement importante. Les Arabes sont parmi les plus nombreux : entre 300 000 et 500 000 au Venezuela (sur une population de 26 749 000 habitants), près de 60 000 en Colombie, dont 37 000 Palestiniens et 23 000 Libanais (sur une population totale de 45 600 000 habitants).

Au Venezuela, on se plaît à dire que le sang arabe coule dans les veines d’une personne sur vingt ; un mot sur sept utilisés dans le langage usuel a une étymologie arabe ; quatre personnes sur cinq évoquent Jérusalem dans leurs prières et leurs dévotions ; et une personne sur soixante-dix se dirige vers la Mecque pour prier.

La présence arabe sur la côte caraïbe a emprunté des sentiers différents mais convergents. Au moment de la conquête du Nouveau Monde, des bateaux emplis d’Andalous, de Mozarabes, de « Moros » expulsés d’Espagne par l’Inquisition avaient abordé ces parages du continent sud-américain.

Le Pr. Mahmud Ali Makki, de l’Université du Caire, rappelle que « le thème de l’influence arabo-islamique dans la civilisation hispanique est extraordinairement étendu et multiforme. En premier lieu, il y a les emprunts culturels et sociaux, ainsi que la transmission des sciences et de la pensée et les influences artistiques. C’est-à-dire le produit d’un contact positif, que l’on peut appeler « dialogue » ou « coexistence » : l’influence arabo-islamique sourd ici et là avec une plus petite ou une plus grande intensité, mais elle est toujours présente, dans tous les domaines, depuis les choses du quotidien jusqu’aux manifestations de la plus haute culture, pour ne pas parler du langage lui-même. »

Or, les divers éléments de la culture arabo-andalouse, pleinement intégrés dans le patrimoine culturel commun des Espagnols et des Portugais, sont passés avec eux en Amérique. Ce n’est donc pas en terrain tout à fait étranger que prennent pied, à partir des années 1880, les Levantins – Syriens et Libanais surtout, mais également Palestiniens – qui débarquent à Puerto Colombia ou à Caracas.

A l’époque, la Colombie et le Venezuela sont en proie à une instabilité politique chronique  guerres civiles et putsch en série. En dépit de ce climat peu engageant, ces aventuriers venus d’ Orient décident pour la plupart de rester. Ils s’établissent dans les grandes villes côtières, comme Cartagena, Barranquilla, Valencia ou Puerto La Cruz, qui bénéficient d’un assez haut degré de développement économique, démographique et social. La majorité de immigrés resteront d’ailleurs concentrés sur la côte, imposant une présence arabe permanente, jusqu’à devenir majoritaire dans certains lieux comme Lorica. D’autres remonteront la Magdalena et se disperseront dans les villages riverains du Sinu, du San Jorge et de la Cauca. Beaucoup se lancent dans le commerce itinérant mais un petit nombre s’en va chercher de l’or au Choco ou des perles dans les eaux de la Isla de Margarita.

En moins de trois décennies les Arabes parviennent à accaparer une grande partie du commerce de détail ; entre 1935 et 1960, leurs bas de laine sont progressivement investis dans des activités industrielles (savon, bougie, glace…), des biens fonciers ou du cheptel. Dans les années 1950, les communautés syriennes et libanaises constituent déjà un groupe économique puissant. L’ascension économique allant de pair avec l’ascension sociale, leurs membres sont de plus en plus nombreux à participer à la vie publique des deux pays. Bientôt les fils fréquentent l’université et renouvellent l’engagement politique de leurs aînés. D’aucuns laisseront derrière eux de pénibles souvenirs liés au clientélisme, à la corruption et aux dérives autoritaires, mais c’est également cette génération qui illustrera l’apport énorme de la culture arabe à la Colombie et au Venezuela, en leur donnant de nombreux artistes, musiciens, écrivains, poètes et journalistes.

Très réguliers jusqu’à la fin des années 1920, les mouvements migratoires en direction de la côte caraïbe sont quasi nuls dans les années 1930 et 1940 en raison des graves crises économiques qui, successivement, ébranlent la région. Ils reprendront après la première guerre israélo-arabe, envoyant au Venezuela et en Colombie des milliers de Palestiniens chassés de leurs terres.

Equateur

Les Equatoriens d’ascendance arabe seraient, d’après certaines sources, environ une centaine de milliers (sur 13 228 000 habitants). Les migrations vers l’Equateur paraissent avoir été moins intenses et nombreuses que vers d’autre pays sud-américains. Elles n’en étaient pas moins significatives au regard de la démographie locale. Si l’on s’en rapporte à certaines traditions orales, quelques familles arabes avaient déjà élu domicile dans cette région aux alentours de 1860. Mais c’est surtout après la Première Guerre mondiale que l’immigration commencera à prendre quelque ampleur. Pour les années 1926-27, les archives du consulat français font état d’une colonie d’environ 1 350 Syro-libanais.

Galvanisé par les classes dirigeantes urbaines, qui souhaitent entre autres faire de l’Equateur le principal exportateur mondial de cacao, le pays est alors en pleine modernisation. Dans ce contexte, l’esprit d’entreprise et le dynamisme des Levantins sont les bienvenus. La majorité se consacre à des activités commerciales, entamées avec de petits capitaux parfois apportés du Liban et de Syrie ou des pays ayant fait partie de leur périple vers l’Amérique. Un groupe appréciable se lance dans la culture de la canne à sucre, du café ou de la banane. Loin de se concentrer exclusivement dans les villes, l’immigration arabe se répand à travers tout le pays ; ne négligeant aucune agglomération, ces modestes négociants ne tarderont pas à se tailler dans les bourgades les plus reculées un certain nombre de monopoles. Dès la seconde génération, ils ont accès à la classe moyenne ; quelques talents évoluent déjà dans les hautes sphères. De nos jours, leurs descendants sont présents dans toutes les strates de la société et dans tous les domaines d’activité – politique comprise.

Le labeur et les sacrifices n’expliquent pas entièrement cette réussite. Presque tous chrétiens, les premiers venus possèdent une formation et une éducation glanées auprès des missionnaires français ou américains, souvent supérieures à celle des autres groupes migratoires. Des atouts qui favorisent à la fois l’intégration économique et l’intégration sociale : « A la différence d’autres immigrés dans la République andine, les Arabes eurent l’habileté de passer plus ou moins inaperçus. Racialement, culturellement, ils n’étaient pas très différents ; ils étaient empreints des coutumes européennes, qui étaient également celles de l’Equateur à l’époque », écrit Rosemarie Teran Najas.

Depuis les années 1980, cette population arabe – très assimilée – côtoie une communauté d’exilés de plus fraîche date, sortis de Palestine, de Syrie et du Liban, qui se définissent souvent eux-mêmes comme des « immigrés de passage ».

Argentine

Les Argentins d’ascendance arabe seraient entre 2,5 millions et 3,5 millions pour une population de 38 747 000 habitants. 30 % d’entre eux seraient de religion musulmane, le reste se répartissant entre maronites, orthodoxes, melkites, druzes et syriaques. La principale concentration d’immigrés d’origine arabe se trouve à Buenos Aires, la capitale fédérale, et dans les provinces de Buenos Aires, Cordoba, San Luis, Mendoza, Tucuman et Santiago del Estero.

D’après les sources concernant l’immigration dans les années 1850-1860, les quelques entrants arabes consignés provenaient de Syrie, du Liban et d’une partie de l’actuelle Jordanie. A leur arrivée, ils étaient reçus dans le port de Buenos Aires par le personnel du consulat turc, duquel ils dépendaient à l’époque. Peu nombreux dans les années 1880, les ressortissants de l’empire ottoman représenteront à la veille de la Première Guerre mondiale l’un des flux migratoires les plus importants et l’une des communautés les plus exotiques. Un petit groupe d’immigrants s’installera à Buenos Aires vers 1895, s’adonnant au commerce. Bientôt se tisseront les liens entre commerce et migration en chaîne d’une part, entre commerce et structure de répartition spatiale d’autre part, les uns constituant des groupes serrés dans les principales villes argentines, les autres étant largement dispersés à travers le pays.

Chili

Au Chili, les premiers Arabes à être enregistrés comme tels le furent à l’occasion du recensement de 1895, mais en 1854 et 1885, on relevait déjà la présence de quelques sujets « ottomans » – lesquels pouvaient aussi bien venir du Liban, de Palestine, de Syrie, ou de toute autre partie de l’empire turc. En 1930, on comptabilisait 6 703 Arabes (sur 105 463 étrangers) pour un total de 4 181 982 habitants. Aujourd’hui, la population chilienne d’origine arabe regrouperait entre 100 000 et 400 000 personnes, pour une population totale de 16 295 000 habitants. 90 % seraient des chrétiens de souche palestinienne D’autres estimations donnent 63 % de Palestiniens, 30 % de Syriens et 7 % de Libanais. Ce pays abrite la plus grande communauté palestinienne de la diaspora.

L’immigration palestinienne au Chili avant la création de l’Etat d’Israël s’est déroulée en trois vagues successives. La première comprend la période 1900-1914 ; elle est marquée essentiellement par le refus des populations arabes de confession chrétienne d’intégrer l’armée ottomane. La deuxième vague a lieu entre 1915 et 1920 et correspond au déclenchement de la Première Guerre mondiale. La troisième s’étend de 1920 à 1930 et est caractérisée par la paupérisation des populations arabes palestiniennes, alors sous domination britannique.

Dès avant 1940, les Palestiniens s’installent en majorité à Santiago. Cette tendance persiste encore à l’heure actuelle : un grand nombre de résidents et de commerçants de la capitale sont d’origine palestinienne. Ils participent activement au paysage politique, économique et culturel chilien (pour l’anecdote, deux des huit familles les plus riches du Chili ont leurs racines en Palestine). Actuellement, la communauté palestinienne au Chili s’organise de plus en plus autour de la lutte du peuple palestinien.

Uruguay

On recense environ 50 000 Uruguayens d’ascendance arabe, principalement d’origine libanaise et de confession chrétienne, sur une population 3 463 000 âmes. En 1908, les statistiques donnent 1 444 immigrés syro-libanais installés sur le territoire de l’Uruguay.

A la fin du XIXe siècle, selon l’historienne Liliana Cazorla, « l’Uruguay ne pouvant retenir la plupart des immigrants arabes arrivés sur ses plages – les conditions étant peu propices à leur établissement – beaucoup préférèrent tenter leur chance en Argentine. Des passeurs leur promettaient, moyennant le paiement d’une forte somme, de les conduire au port de Buenos Aires ; sans scrupules, ils les abandonnaient ensuite dans l’île inhospitalière de Martin Garcia. En Argentine, les Arabes servirent de bouc émissaire lors de la crise économique de 1890 : on les accusa de ravir leur travail aux nationaux ».

Pérou

La communauté arabe au Pérou serait forte de 7 000 membres sur une population de 27 968 000 habitants.

L’immigration arabe remonte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les migrants venaient principalement de villages chrétiens de Palestine, comme Bethléem, Beit Yala, Beit Sahir ou Belen.

Ceux qui s’installeront au Pérou auront d’abord, après débarquement à Buenos Aires, à traverser la pampa argentine et la cordillère des Andes, d’où ils bifurqueront, pour la plupart, vers les Chili, et dans une moindre mesure vers la Bolivie. Remontant la cordillère en suivant le tracé des voies ferrées, ils passent de village en village et finissent par s’établir à Arequipa, Sicuani, Abancay ou Cuzco, où ils ouvrent de petites boutiques. Beaucoup apprendront le quechua avant l’espagnol. Progressivement, ils feront venir leurs familles, selon le phénomène de la migration en chaîne, formant une communauté très soudée qui s’intégrera rapidement et discrètement dans la société péruvienne. Après la guerre des Six-Jours, une nouvelle vague d’immigrants, en provenance de Ramallah et essentiellement musulmane, débarquera dans le port de Callao.

Bolivie

On estime à 35 000 le nombre de citoyens boliviens d’origine arabe sur une population de 9 182 000 habitants.

Au début du XXe siècle, on atteste la présence de quelques Arabes dans la région, musulmans et chrétiens confondus. Les locaux les appelaient « turcos », en raison de leur nationalité turque ottomane. L’activité islamique dans cette communauté était presque nulle, et moins encore organisée, la honte et la crainte d’affirmer cette appartenance étant alors très répandues. Bien que la présence de musulmans en Bolivie soit documentée depuis les premiers temps de la colonisation – parce qu’il convient de rappeler qu’en 1500, plus de 10 % des Espagnols étaient musulmans -, leurs faits et gestes furent étroitement contrôlés par l’Inquisition et leur empreinte sur la société demeura par conséquent très superficielle. En 1992 s’est formée une commission en vue de la construction d’une première mosquée en Bolivie, projet qui s’est concrétisé en septembre 1994 dans la ville de Santa Cruz de la Sierra. Craignant de perdre sa religion et celle de sa famille, M. Amer s’est efforcé, avec d’autres musulmans immigrés, de fonder un Centre islamique bolivien (inauguré le 18 août 1986), dans le but d’améliorer les conditions de la pratique de l’islam en Bolivie et de faire face aux discriminations. Dans un premier temps, le domicile de M. Amer accueillit le culte et les réunions, puis des démarches furent entamées afin de doter le Centre de la personnalité juridique. Les formalités aboutirent en mai 1989. Depuis, les activités du CIB se sont été étendues officiellement à travers tout le territoire national, en sa qualité de seule institution islamique reconnue par le gouvernement bolivien – condition qui se maintient jusqu’à aujourd’hui.

Brésil

Le Brésil totaliserait aujourd’hui quelque 20 millions de citoyens d’origine arabe, soit plus de 10 % de la population (186 405 000 habitants). 8 millions seraient d’ascendance libanaise (ce qui correspond à 2,5 fois la population du Liban).

Selon Rezkalla Tuma, représentant l’ethnie arabe au Conseil des Communautés de Racines et de Culture étrangères de l’Etat de Sao Paulo, 98 % des Arabes d’origine libanaise ne parlent pas l’arabe. En revanche, d’après le chercheur et écrivain Roberto Khatlab, en 2005, dans certains villages du Liban, comme par exemple à Sultan Yacub et à Kamed Lauz, 90 % de la population parlent le portugais.

Il existe un certain nombre de recherches isolées concernant l’apparition des premiers Arabes au Brésil. Il semble que l’on en trouve des traces dès le XVIIIe siècle, mais l’on considère généralement comme date de référence l’année 1876, qui correspond à la visite de l’empereur Pierre II au Levant. Le souverain maîtrisait parfaitement la langue arabe et aurait déclaré à Damas : « Damas millénaire, berceau de la civilisation, et qui l’a construite, aidera aussi à construire le Brésil »…

Le premier registre officiel faisant état de l’immigration arabe date de 1835 : il signale l’arrivée à Rio de Janeiro des frères Zacarias, natifs de Beyrouth ; le 7 avril 1873 est consignée l’arrivée d’une première famille à Sao Paulo (port de Santos) ; mais il faut attendre 1878 pour voir débarquer un premier groupe, venu de Syrie. A partir de 1890, les flux de migrants à destination du Brésil s’intensifient. Pour la plupart, ils ignorent vers lequel des 27 Etats que compte le pays (dont 19 sont situés sur la côte) leur voyage les mène, il s’agit d’une totale aventure… Mais ces Levantins tenaces parviendront à surmonter tous les obstacles qui se présenteront à eux et à commencer une vie nouvelle.

Les migrants de la première vague ne considèrent pas comme définitif leur séjour au Brésil : leur intention est de gagner suffisamment d’argent pour en faire bénéficier leur famille restée au pays et pour acquérir à terme des propriétés dans leur contrée d’origine. Ils convergeront vers trois régions principales : le Nord, où ils trouveront le cycle du caoutchouc ; le Sud, spécialisé dans le cycle du café ; le Centre, où les fortunes s’édifient sur le cycle des minerais. Dans ces zones, ils s’adonnent au commerce, d’abord comme colporteurs. Une vingtaine d’années plus tard, ils deviennent marchands itinérants, puis finissent par s’installer à leur propre enseigne.

Autour de 1910, bien acclimatés à leur patrie d’adoption, les immigrés de la première vague commencent à faire venir leur famille (ce qui correspond à la deuxième vague de migration arabe vers le Brésil). Leurs enfants fréquentent l’école, puis l’université. La troisième vague (entre 1918 et 1938) concerne des populations rurales ruinées par le premier conflit mondial. Les nouveaux arrivants étant largement analphabètes, plusieurs écoles sont fondées à leur intention, de même que des églises (ils sont majoritairement de religion chrétienne), des centres culturels, des clubs, dans l’objectif de maintenir les groupes unis et de stimuler les activités culturelles et religieuses.

L’émigration syrienne se tarira après la Seconde Guerre mondiale ; elle sera relayée par le flux palestinien ; les Libanais continuent d’émigrer au Brésil jusqu’à aujourd’hui. Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’immigration arabe s’est considérablement accrue, incluant une forte proportion de musulmans. De nos jours, la majorité des immigrés issus du monde arabe et d’implantation récente sont de nationalité libanaise et de religion islamique.

Pas plus que les autres Etats de l’Amérique latine, le Brésil ne fut un choix délibéré pour les pionniers de l’émigration arabe. Jusqu’à récemment, même lorsque le Brésil commença d’être considéré comme une terre d’asile recherchée pour telle, le point de chute final resta souvent inconnu des candidats au départ. Ce sera seulement à partir des années 1980 que les migrants, invités par leur parentèle installée au Brésil à les rejoindre ou amenés à contracter des mariages arrangés à distance, commenceront à se faire une idée un peu précise de leur destination.

Par ailleurs, il faut signaler que le démembrement de la cellule familiale, même provisoire, pour fait d’émigration n’est pas toujours sans conséquences. Au cours de nos recherches concernant la condition des femmes libanaises au Brésil, nous avons mis à jour plusieurs problématiques nées des tensions suscitées par la séparation. On peut citer pour exemple le cas de ces enfants restés au Liban, tandis que leur père ou leurs deux parents étaient partis seuls au Brésil depuis un certain nombre d’années afin de préparer l’installation de la famille. Une fois le regroupement accompli, se sont posés de graves problèmes d’intégration des individus les uns par rapport aux autres, parfois très difficilement solubles…

En fait d’intégration, dans l’ensemble, celle des immigrés d’origine arabe au Brésil a réussi avec un certain bonheur, et ce pour trois raisons fondamentales : d’une part, les portes du pays étaient largement ouvertes, le Brésil s’étant engagé dans une politique de croissance économique qui appelait une croissance démographique concomitante. D’autre part, la population brésilienne s’est toujours montrée disposée à accueillir les apports étrangers. Enfin, les migrants arabes ont manifesté une volonté affirmée de s’intégrer.

Selon Mohammed, sociologue de l’Université de Sao Paulo, bien que les premiers expatriés n’aient pas bénéficié de qualifications intellectuelles ou expressives particulières, ils sont parvenus à montrer leur culture à travers leur détermination à s’approprier un domaine nouveau et à prendre leur vie en main. Mais n’étant pas multiplicateurs de leur propre culture, il ne leur fut pas aisé de la maintenir comme telle et de la présenter à leurs nouveaux compatriotes – à l’exception notable de la cuisine, qui remporta d’emblée un vif succès auprès des Brésiliens.

L’expression des particularismes religieux représenta également une difficulté. Chrétiens dans leur très large majorité, les premiers Arabes du Brésil étaient toutefois pour la plupart de rite orthodoxe et ne trouvèrent pas, dans ce pays catholique, les repères et relais nécessaires à l’encadrement de leur vie spirituelle. La religion est un aspect de la culture qui réclame une habileté, une capacité de communication, un vocabulaire et un certain niveau intellectuel pour en expliquer et en transmettre la richesse. Ce groupe-là n’était pas suffisamment équipé pour assurer la transmission de ses spécificités confessionnelles. Il en alla de même pour les musulmans. Ce sera à partir des années 1950, avec la venue de migrants mieux formés, que les identités religieuses minoritaires commenceront à se déclarer d’une façon ouverte et complètement libre. Aujourd’hui, on dénombre une quarantaine de mosquées sur l’ensemble du territoire brésilien. Des églises orthodoxes ont été bâties à Sao Paulo, Rio de Janeiro, Curitiba, Bahia, Recife et Brasilia ; Sao Paulo, Rio et Minas Gerais accueillent chacune un lieu de culte grec melkite ; les maronites, quant à eux, trouvent à pratiquer leurs rites à Sao Paulo, Rio Guarulhos, Bahia et Campinas.

Loin d’être un épiphénomène, l’immigration arabe en Amérique du Sud a profondément marqué les sociétés dans lesquelles elle s’est versée. En 2005, une importante exposition d’hommage a été montée au Brésil, intitulée « AMRIK – Présences arabes en Amérique du Sud ». Cet événement, organisé à l’occasion de la tenue d’une Coupole Amérique du Sud-Pays Arabes à Brasilia, a pris place dans les locaux du Centre Culturel de la Banque du Brésil, sous la responsabilité d’André Vilaron, coordinateur du département culturel de l’Itamaraty. Elle a ensuite été présentée à Rio, Sao Paulo et Curitiba, puis en Argentine, au siège de l’ONU à New York, au Liban, dans les salles du Musée Paul Khater de l’université Notre-Dame, et à la Casa de America à Madrid. Nous ne désespérons pas de la voir prochainement montrée en Belgique…

Source : Abla-Antoinette Safadi

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